Jouer les auteurs des Balkans

Atelier dirigé par Valérie Antonijevich, comédienne et metteur en scène Stage de 40 heures
Reprogrammation en cours

Tarif
: 160 € (+ adhésion annuelle à L'Esperlu&te)
Ou possibilité de prise en charge par l'AFDAS en D.I.F (Droit Individuel à la Formation)















Parmi la richesse des écritures dramatiques actuelles en Europe de l’Est j’ai choisi d’aborder dans ce stage quatre auteurs - Dejan Dukovski, Almir Imsirevic, Milena Marković et Biljana Srbljanovic (deux hommes et deux femmes). Porteurs d’une vitalité nouvelle, tous ces auteurs nous livrent des textes incisifs, poétiques et souvent brutaux.

 

Probablement parce qu'ils sont nés dans une région dévastée par les nationalismes, les idéaux collectivistes, les mirages du capitalisme; ces dramaturges des Balkans ont précédé les mouvements de la jeunesse qui couvent dans toute l’Europe et surgissent – pour le moment –, ici et là, par irruptions. Après la chute du mur de Berlin, face à la déshumanisation d’un monde consumériste, dans une Europe grignotée par la peur et qui abandonne tous les jours un peu plus ses idéaux nés des Lumières, ces auteurs prennent acte de ce que le monde ne nous est plus donné, qu'il faut le réinventer avant que les vieux démons ne ressurgissent.

Si chacun d'entre eux possède bien sûr sa propre singularité, leurs dramaturgies partagent néanmoins certains traits communs qui dessinent un « esprit » caractéristique que je me propose d'explorer avec vous.

D'abord face à un monde qui est devenu spectacle, dont chacun est acteur et spectateur, consommateur d’images spectaculaires et de messages chocs, ces écritures entendent sortir le spectateur de sa passivité et de sa léthargie. Indiquons à ce titre que Dejan Dukovski, est devenu, avec sa pièce « Baril de Poudre » une figure du mouvement théâtral contestataire « In-yer-face » (littéralement: «Dans ta gueule ») fondé en Grande-Bretagne dans les années 90...

Sur le plan de la forme ensuite, nos « auteurs des Balkans » n'essaient pas de traiter le monde comme une image, un espace imaginaire : il ne s'agit pas pour eux de représenter la réalité du monde mais d'en déconstruire la conception dominante. Pour ce faire, ils s’emparent indifféremment de formes littéraires traditionnelles, de shows télévisuels ou encore de documentaires journalistiques... pour mieux les tordre, les détourner, les esquinter... et manifester la trame des représentations quotidiennes qui formatent nos manières de penser et d'agir. Tous se plaisent enfin à confondre les registres, s'installant délibérément dans un espace ambigu, difficile à situer, entre tragique et comique. Ils disent d'ailleurs eux-mêmes de leurs textes : « Ce n’est pas une comédie, ce n’est pas une tragédie. C’est autre chose. »

Interpellation de la conscience du spectateur, déconstruction de la conception dominante du monde, confusion des registres et des tonalités, tels sont les trois grandes directions de travail que je me propose d'emprunter avec vous pour aborder le répertoire si particulier des « auteurs des Balkans »:

La déconstruction des conventions.

Dans une première phase de travail, nous commencerons par nous emparer des codes de jeu classiques ainsi que des formes de narration médiatiques actuelles pour les déjouer, en jouer, et mettre en exergue un monde à l’agonie, spectateur passif, voire résigné à sa propre mort. En effet dans les univers que nous aborderons, point de personnages mais des figures/fantômes, des êtres vidés de sens car sacrifiés sur l’autel d’une Europe vieillissante et repliée sur elle-même.

Aussi notre travail évitera-t-il toute tentation de réalisme social et/ou psychologique et l’acteur devra se défaire de toute préoccupation de vrai, de vraisemblable. Comme le langage, le théâtre est une abstraction : il fait mourir le monde. Avec ces dramaturgies, nous ne chercherons donc pas à recréer la vie, ni le monde mais à en observer les signes, à les décomposer pour en composer d’autres. A cet effet, nous tenterons d’identifier les rituels de notre quotidien. Quels sont-ils? Quels sont les mécanismes d’une gestuelle, d’un langage ou encore d’une pensée qui trahissent nos automatismes, notre absence de conscience de nous-mêmes et des autres ?

Nous travaillerons par exemple sur des actions/mots/phrases simples répétés dans différents rythmes jusqu’à perdre leur sens (et donc leur humanité), pour ensuite retrouver les signes de cette humanité (gestes, mots, regards...). Nous pourrons également les détourner de leur banalité et les «accentuer» jusqu’à ce qu’ils deviennent les symptômes d’une passion.

Au travers d'un certain nombre d’exercices, il sera demandé aux acteurs de faire des propositions « inadaptées », illogiques afin de les sortir des réactions conventionnelles. Ils devront même pousser jusqu’à ne pas faire ce qui se fait et faire ce qui ne se fait pas. Nous éviterons de même le réflexe d’attribution de rôles a priori (dans le théâtre et dans la société), - par exemple : le méchant « qui a forcément une sale gueule » ou encore la princesse « nécessairement élégante et pleine de charme » et nous envisagerons la distribution des rôles sans nous soucier de l’âge, du sexe ou encore de la morphologie :

  • Les acteurs choisiront leur rôle en fonction des résonances qu’il provoque en eux.
  • Chaque acteur distribuera un rôle à une autre personne (la justification du choix pourra être dévoilée en fin de stage)
  • Enfin j’attribuerai au hasard un rôle à chaque participant.

Ce postulat évitera à l’acteur la recherche d’un personnage et lui permettra de déceler ses habitudes, ses « tics » pour expérimenter d’autres voies de création, explorer d’autres ressources (par le corps, la voix, l’abord du langage, la respiration...) et se prendre au plaisir du jeu de composition d’un ensemble nouveau de signes fictifs et théâtraux.Les changements de partenaires ébranleront la tentation de figer et mettront à l’épreuve l’écoute, la singularité des acteurs et le renouvellement des propositions.

Comédie, tragédie, non-sens.

Dans un second temps de travail, nous interrogerons, en jeu, notre capacité à vivre en même temps le tragique et le « rose grinçant ». Nous éprouverons la capacité de l'acteur à jouer en même temps, une chose et son contraire, c’est-à-dire à être comique jusqu'à -littéralement- « mourir de rire ».

Les extraits choisis seront abordés selon des styles de jeu diamétralement opposés. Ainsi, les figures des pièces seront éprouvées sous le mode tragique ; elles deviendront des personnages au destin exceptionnel entravés par la fatalité, la « société »... Ou à l’inverse, elles se mueront en personnages de comédie soumis à leurs travers et amenés à provoquer des catastrophes.

Nous évoluerons dans une temporalité qui ne va nulle part, en essayant de nous adapter par tous les moyens à un monde qui déraille, qui ne tourne pas rond. L’acteur travaillera sur une temporalité qui ne tient que du présent. Il devra se détacher de tout objectif. Ce qu’il fait est juste fait pour être fait. La parole devra être d’abord envisagée comme indicible ; le langage doit reprendre une place d’élaboration pour la pensée, l'être, la liberté et être une tentative de partage.


Interpellation du spectateur et effet de prise de conscience.

Enfin, nous travaillerons sur la notion même de show, c'est-à-dire l'idée de « montrer » à un regard, en l’occurrence celui du spectateur, lui-même faisant partie du show : l’espace scène/salle est aboli et l’acteur joue vis-à-vis du spectateur qui se trouve lui aussi en lumière. Il devient un protagoniste. Le jeu s’articule en fonction de cette présence; en effet le texte s’adresse autant au partenaire, qu’au spectateur.

L’acteur devra prendre en compte ce témoin et expérimenter la différence d’adresse, de jeu. La proximité du spectateur engendre un travail sur la conscience du moindre mouvement, du moindre changement, toute modification (d’énergie, de regard, de position de corps dans l’espace...) devra être éprouvée en soi comme un changement majeur.

Nous étirerons les situations jusqu’à leur paroxysme en utilisant tous les ressorts de notre société de spectacle à laquelle nous soumettrons des techniques diverses (clown, guignol, pantomime, music-hall...) Nous nous emploierons à construire des images familières au spectateur pour les « abimer » et le prendre ainsi au piège de ses habitudes et de ses conforts.

Valérie Antonijevich