Gherasim Luca

"La parole en Action"
Atelier dirigé par Vincent Debost, comédien et metteur en scène Stage de 40 heures
Reprogrammation en cours
Tarif : 160 € (+ adhésion annuelle à L'Esperlu&te)
Ou possibilité de prise en charge par l'AFDAS en D.I.F (Droit Individuel à la Formation)

“Entendre, voir lire Ghérasim Luca, c’était redécouvrir le pouvoir primordial de la poésie, sa puissance oraculaire et sa vertu de subversion.” André VELTER, Le Monde.

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« J’écris et je crie de ma langue déchirante je désire et déchire tes bras tes bas... »

J’ai découvert Gherasim Luca, il y a une dizaine d’année alors que j’étais élève au CNSAD. Cette rencontre fut pour moi comme une révélation, créant un nouveau rapport à mon travail d’interprète. Depuis lors le charme ne s’est jamais rompu et je reviens régulièrement me confronter à l’univers surréaliste de sa poésie. L’envie de m'égarer dans les circonvolutions de sa pensée, la complexité de sa langue, où les mots s’entrechoquent se précipitent et se bousculent, est toujours là, pressante et implacable. J'ai monté il y a cinq ans, un spectacle ("Personne... à qui ?") composé de plusieurs de ses poèmes (dont Le rêve en action) avec trois comédiens.

Dans le prolongement de cette expérience, je souhaiterais, aujourd’hui vous communiquer ce que je crois avoir appris, en tant qu’acteur, de ce poète immense et expérimenter avec vous de nouvelles voies autour de cette oeuvre singulière et exigeante. Vous serez certainement aussi surpris que je l’ai été en découvrant les textes de Luca. Avant tout parce qu'il ne suffit pas de vouloir les « comprendre » pour pouvoir les interpréter. Ils réclament pour être « entendus » (c’est-à-dire à la fois « écouté » et « compris ») toutes les ressources de l'acteur et demandent au récitant, selon une expression chère à l'auteur de «s’oraliser », de se projeter tout entier dans la matière vivante et vibrante de la parole. Si la poésie de Gherasim Luca met “La parole en action” c'est qu'elle appelle en effet une véritable dramaturgie de la parole. Elle mobilise plus qu'aucune autre, le souffle, la voix du comédien et exige de lui un grand engagement physique. Pour que le (les) sens apparaisse(nt) pleinement, il est nécessaire à l'acteur de s'engager dans un travail minutieux sur les sonorités, les inflexions, les variations d’intensité et de rythme. En retour, l’œuvre de Luca offre un matériau rêvé pour qui cherche à travailler l’interprétation et à élargir ses perspectives de jeu dans leurs nuances les plus fines.

L'“ontophonie” de Gherasim Luca (terme qu'il déclarait préférer à celui de “poésie”, dans une introduction à l'un de ses récitals donné en 1968) met d'autre part en jeu notre propre rapport à la langue, à la parole et à l'autre. D'abord parce que l'auteur, né dans le quartier juif Dudesti-Vasceti à Bucarest, a baigné dans un milieu où se parlaient pêle-mêle le français, l'allemand, le roumain et le yiddish et qu'il a choisi, de propos délibéré, volontaire (amoureusement ?) de s'exprimer en langue française. Le résultat en est une langue qu'il aura faite sienne, n’appartenant qu'à lui seul. Luca nous confronte à cette expérience troublante d'avoir à ré-entendre dans toute son étrangeté, une langue que nous croyons si bien connaître. Il s'applique à en “ouvrir” les mots, comme on dissèquerait un organe, s’ingénie à en éclater la syntaxe pour mieux se jouer des expressions figées, et multiplie à l’infini par sa maîtrise sans pareille des jeux d’homophonies, les rapprochements de sens inattendus, tantôt facétieux, tantôt profonds, le plus souvent les deux à la fois. Ensuite, parce que ses textes travaillent sur une adresse personnelle, tant au public qu'à son partenaire – ils disent « je », ils disent « tu » – interpréter Gherasim Luca implique nécessairement l'acteur dans un jeu où la parole est action, où la parole est livrée- corps et âme- pour quelqu'un.

D’une grande sensualité, violente par sa beauté, grave dans sa légèreté, la parole chez Ghérasim Luca est un bouleversement intime. Elle met en jeu l’affect et le singulier. Elle demande à l'interprète de se laisser envahir par le verbe, d'en oublier le sens pour le retrouver ensuite par l'accumulation des mots, par le jeu de leurs résonances, par leur musicalité. C'est au cœur de cette parole adressée, proférée, susurrée, proclamée, dansée, chantée, distanciée... que je vous invite à vous perdre, et c'est au détour de votre propre rapport au verbe que je souhaite redécouvrir avec vous la théâtralité de cette poésie, qui ouvre l'imaginaire et provoque l'émotion à fleur de peau.


Vincent Debost

 

 

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Prise de vue tirée du spectacle "Personne...à qui?" (2006)

Déroulement du stage

Chaque séance débutera par un training corporel et vocal : Pour jouer les textes de G.Luca on se doit de préparer son corps et sa voix à un effort intensif et prolongé. Les exercices physiques par lesquels nous commencerons auront pour but de vous « chauffer » puis nous enchaînerons avec des exercices sur la voix et la respiration. Nous travaillerons en détail sur les hauteurs de voix, ainsi que sur l’engagement du corps.

Le stage sera divisé en deux parties

La première semaine, nous nous consacrerons à un travail de lecture afin de prendre contact avec l’œuvre de Luca et nous nous attacherons à “l’oraliser” ensemble : il s’agira de travailler la musicalité des vers sans toutefois pour cette première séquence nous lancer déjà dans l'interprétation. Une fois les premières difficultés techniques surmontées nous commencerons à explorer plusieurs pistes rythmiques/énergétiques/intentionnelles.

La seconde semaine, et une fois que nous serons “acclimatés”, nous nous lancerons dans des essais d'interprétation des textes. Ce sera certainement le plus passionnant mais aussi le plus difficile, du moins dans les premiers temps. Car si je ne crois pas détenir la vérité sur la manière d’aborder sur scène les textes de cet auteur, je pense néanmoins que sa poésie en jeu ne supporte pas l'interprétation psychologique ou naturaliste. Le travail de l'acteur reposera sur sa disponibilité à recevoir la poésie de G.Luca, à en recueillir intimement l’essence. Nous travaillerons avant tout sur l'instant, sur la relation, sur l'adresse dans une recherche de jeu organique.

 


L’ECHO DU CORPS

prête-moi ta cervelle
cède-moi ton cerveau
ta cédille ta certitude
cette cerise
cède-moi cette cerise
ou à peu près une autre
cerne-moi de tes cernes
précipite-toi
dans le centre de mon être
sois le cercle de ce cercle
le triangle de ce cercle
la quadrature de mes ongles
sois ceci ou cela ou à peu près
un autre
mais sois-moi précède-moi
séduction



entre la nuit de ton nu et le jour de tes joues
entre la vie de ton visage et la pie de tes pieds
entre le temps de tempes et l’espace de ton esprit
entre la fronde de ton front et les pierres de tes paupières
entre le bas de tes bras et le haut de tes os
entre le do de ton dos et le la de ta langue
entre les raies de ta rétine et le riz de ton iris
entre le thé de ta tête et les verres de tes vertèbres
entre le vent de ton ventre et les nuages de ton nu
entre le nu de ta nuque et la vue de ta vulve
entre la scie de tes cils et le bois de tes doigts
entre le bout de tes doigts et les bout de ta bouche
entre le pois de tes poils et la poix de ta poitrine
entre le point de tes poings et la ligne de tes ligaments
entre les pôles de tes épaules et le sud-est de ta sueur
entre le cou de tes coudes et le coucou de ton cou
entre le nez de tes nerfs et les fées de tes fesses
entre l’air de ta chair et les lames de ton âme
entre l’eau de ta peau et le seau de tes os
entre la terre de tes artères et le feu de ton souffle
entre le seing de tes seins et le seins de tes mains
entre les villes de ta cheville et la nacelle de tes aisselles
entre la source de tes sourcils et le but de ton buste
entre le musc de tes muscles et le nard de tes narines
entre la muse de tes muscles et la méduse de ton médius
entre le manteau de ton menton et le tulle de ta rotule
entre le tain de ton talon et le ton de ton menton
entre l’œil de ta taille et les dents de ton sang
entre le pulpe de ta pupille et la serre de tes cernes
entre l’oreiller de tes oreilles et la taie de ta tête
entre le lévrier de tes lèvres et le poids de tes poignets
entre les frontières et le visa de ton visage
entre le pouls de tes poumons et le pouls de ton pouce
entre le lait de tes mollets et le pot de ta paume
entre les pommes de tes pommettes et le plat de tes omoplates
entre les plantes de tes plantes et le palais de ton palais
entre les roues de tes joues et les lombes de tes jambes
entre le moi de ta voix et la soie de tes doigts
entre le han de tes hanches et les halo de ton haleine
entre la haine de ton aine et les aines de tes veines
entre les cuisses de tes caresses et l’odeur de ton cœur
entre le génie de tes genoux et le nom du nombre
du nombril de ton ombre


« Héros-Limite », 1953